Cannabis au Canada : bilan de quatre ans de légalisation

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Qualifiée par plusieurs de grande « expérimentation sociale », la légalisation par le gouvernement canadien du cannabis à des fins non médicales a fait couler beaucoup d’encre. Quatre ans après l’entrée en vigueur de la loi, nous jetons un coup d’oeil sur l’impact économique de cette industrie naissante tout en examinant le profil des consommateurs de cannabis. Au passage, on constate que les calamités pressenties ne se sont pas manifestées et qu’il reste encore du chemin à faire pour atteindre certains des objectifs de la légalisation.

Cannabis au Canada : bilan de quatre ans de légalisation

La campagne électorale en vue des élections fédérales de 2015 avait ceci de particulier qu’on y retrouvait un nouvel enjeu : la légalisation du cannabis à des fins non médicales. Suite à la victoire du parti libéral, qui en avait fait une promesse électorale, le Parlement canadien adoptait la Loi sur le cannabis en juin 2018, faisant ainsi du Canada le deuxième pays au monde (1) à avoir légaliser ce produit à des fins non médicales (le Canada avait déjà légalisé la consommation à des fins médicales en 2001). La loi est entrée en vigueur en octobre 2018.

Ventes de cannabis : source autorisée vs. source non autorisée

Il importe de distinguer entre les marchés licite et illicite quand on considère l’industrie du cannabis. En effet, un des objectifs avoués de la Loi sur le cannabis consistant à éliminer la vente illégale (ou, pour reprendre la terminologie du gouvernement canadien,

la vente par « une source non autorisée »), la légalisation a eu pour effet de lancer un tout nouveau secteur de l’économie consacré à la production, la vente et la distribution du cannabis à des fins non médicales. La théorie économique voulant que les consommateurs vont invariablement préférer un produit légal de bonne qualité à un produit illégal dont la composition peut être parfois douteuse (l’alcool demeure l’exemple le plus notoire de cette approche), on espérait du côté du gouvernement canadien que la légalisation du cannabis allait mettre fin au commerce illicite (qu’il est difficile de taxer, rappelons-le).  Cela ne s’est pas encore produit et, plus du tiers (35 %) des acheteurs s’approvisionnaient encore auprès de sources illégales en 2020. Même si ce nombre représente une diminution de 16 % quand on le compare à la situation qui prévalait avant l’entrée en vigueur de la loi, on est encore loin de l’élimination totale des sources illégales. À l’inverse, le nombre de canadiens qui se sont procurés du cannabis de façon légale pendant cette même période est passé de 23 % à 68 % (souvenons-nous cependant que seule la vente de cannabis à des fins médicales était autorisée avant l’entrée en vigueur de la loi). Le nombre d’utilisateurs qui faisaient leur propre culture a aussi connu une augmentation avant et après la légalisation, passant de 8 % à 14 %. Bref, plusieurs consommateurs continuent de se procurer du cannabis auprès de sources légales et illégales dans ce qu’on pourrait qualifier de « mode de consommation hybride ».

Comment expliquer la prospérité continue des sources non autorisées ?  Encore là, ce sont les bonnes vieilles règles économiques qui prévalent : selon une étude récente de la firme Deloitte (2), les consommateurs de cannabis se tournent vers le commerce illicite principalement pour des raisons de prix (le cannabis provenant de sources non autorisées se vend, en moyenne, entre 8 % et 10 % moins cher que la cannabis légitime). D’autres arguments militant en faveur des sources non autorisées sont qu’il est plus pratique ou facile de faire affaire avec des vendeurs clandestins (selon 37 % des acheteurs), que ces derniers offrent un produit de meilleure qualité (32 %), qu’ils sont plus fiables (32 %) ou qu’ils offrent un meilleur éventail de produits (21 %).

Une industrie en pleine croissance

La surprenante robustesse des sources non autorisées ne signifie pas pour autant que le marché licite se porte mal : loin de là alors que l’industrie a généré des revenus de 378 millions de dollars en juin 2022 (3) pour l’ensemble du pays, soit une augmentation de 23 % par rapport aux ventes de juin 2021. Au total, les sources autorisées ont réalisé des ventes totalisant un peu plus de 4.5 milliards de dollars pendant la période de juin 2021 à juin 2022.

En termes absolus, comme on est en droit de s’y attendre en raison de son poids démographique, l’Ontario affiche les ventes les plus élevées pour la période de juin 2021 à juin 2022 (1.75 milliards de dollars), suivie de l’Alberta (une surprise !) avec des ventes de 803 millions de dollars pour cette même période. La Colombie-Britannique dans tout ça ? La province vient au troisième rang (tout juste devant le Québec, une autre surprise) avec des ventes de cannabis de 650 millions de dollars pour l’année qui a pris fin en juin 2022. 

Un facteur important (qui explique vraisemblablement en partie certains écarts entre ventes totales et poids démographique) est la diversité des cadres réglementaires entourant la vente et la distribution du cannabis selon les provinces et territoires. En effet, il est plus facile de se procurer du cannabis dans certaines provinces ou territoires (voir encadré), ce qui semble avoir un impact sur les ventes. Ou alors, c’est qu’on compte vraiment plus de consommateurs de cannabis dans certaines provinces que d’autres. À ce sujet, Statistiques Canada a publié des données peu de temps après la légalisation du cannabis qui démontraient que les résidents du Yukon avaient dépensé en moyenne 103 $ par personne pour l’achat de cannabis comparativement à seulement 10 $ par personne pour la Colombie-Britannique pendant la période visée, avec la moyenne nationale se situant à 24 $ par personne (4).

La distribution semble certainement jouer un rôle puisque les ventes totales de cannabis suivent la courbe du nombre de magasins de cannabis autorisés qui est passé de 182 pour l’ensemble du pays en 2018 à 1445 en 2020, soit une augmentation de 600 %!

Les Canadiens sont-ils dépendants?

Est-ce que la légalisation a eu pour effet de transformer profondément les habitudes de consommation des Canadiens ? Sommes-nous devenus, du jour au lendemain,  dépendants? 

La réponse est plutôt rassurante : certes, le pourcentage de Canadiens qui disent avoir consommé du cannabis s’est accru de 6 % entre la période pré-légalisation et la période de la plus récente enquête de Statistiques Canada (qui date du quatrième trimestre de 2020) (5), mais ce ne sont toujours que 20 % des Canadiens qui affirment avoir consommé pendant le trimestre en question. On est encore loin de la majorité.

Plus encore, cette même enquête montre que la légalisation ne semble pas avoir changé les habitudes de consommation dans plusieurs provinces (le pourcentage de la population ayant consommé est resté le même avant et après la légalisation en Alberta, en Saskatchewan, en Ontario, au Québec, au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve-et-Labrador), ce qui tend à confirmer que ce n’est pas parce qu’un produit est interdit qu’il fera l’objet d’une demande accrue lorsqu’il devient soudainement disponible.

Une autre donnée intéressante au sujet des consommateurs et qui est ressortie de l’étude de la firme Deloitte (2) est l’importance des « consommateurs existants », qui sont essentiellement les acheteurs habituels (par opposition aux nouveaux acheteurs, qui ne faisaient pas d’achat de cannabis avant l’entrée en vigueur de la loi et aux acheteurs occasionnels). Ces acheteurs habituels représentent 58 % des consommateurs de cannabis, mais sont responsables de plus de 75 % des achats (ce qui signifie que la part du marché des autres acheteurs, nouveaux ou occasionnels, se situe à seulement 25 %). Dans une optique de stratégie commerciale, l’étude de Deloitte conclut en disant qu’il est préférable de « pêcher là où il y a du poisson ».

Outre les données liées à la province ou au territoire de résidence, certaines données commencent aussi à émerger en ce qui a trait aux caractéristiques socio-démographiques des consommateurs de cannabis. Ainsi, Statistiques Canada rapportait que 18.4 % des hommes ont déclaré avoir consommé du cannabis pendant le quatrième trimestre de 2019 (comparativement à 15.1 % des femmes) (6). Quel âge ont ces consommateurs ? Ils sont jeunes pour la plupart alors que 26.9 % des jeunes de la tranche des 25 à 34 ans affirment avoir consommé du cannabis pendant le quatrième trimestre de 2019. Les jeunes de 15 à 24 ans viennent au second rang avec un pourcentage de consommation de 24.0 %, alors que ces pourcentages continuent à chuter avec l’âge pour atteindre 6.1 % pour les personnes âgées de 65 ans et plus.

Nouvelles clientèles, nouveaux produits

En plus d’attirer de nouveaux consommateurs (même s’ils sont loin de représenter la majorité des acheteurs), la légalisation a également eu pour effet de stimuler une plus grande diversité dans les façons de consommer le cannabis. Ainsi, même si le cannabis est encore principalement consommé sous forme de fumée par les acheteurs habituels (56 % déclarent l’ingérer principalement de cette façon), il est aussi de plus en plus consommé sous forme de produits comestibles (52 %), d’huiles (36 %), de capsules (17 %) ou de boissons (12 %) (2). 

Les nouveaux consommateurs ont également un appétit pour la variété mais, à la différence des consommateurs habituels, ils préfèrent de loin les produits comestibles (40 %) et huiles (38 %) aux fleurs séchées qui peuvent se fumer (11 %). La célèbre toux des consommateurs habituels semble dissuader les nouveaux consommateurs.

La suite …

Il semble donc que les craintes liées à l’explosion du nombre des consommateurs n’étaient pas fondées alors que tout porte à croire que le pourcentage de la population canadienne qui va consommer du cannabis va se stabiliser aux environs de 20 % (plus ou moins ce qu’il était avant la légalisation). Dans le même ordre d’idée, un des principaux objectifs de la loi, à savoir l’élimination du marché illicite, n’a pas encore été atteint, malgré une diminution des ventes en provenance de sources illégales. 

A suivre…

Depuis l’entrée en vigueur de la Loi sur le cannabis, les provinces et les territoires sont responsables de déterminer la façon dont le cannabis à des fins non médicales est distribué et vendu sur leur territoire. Chaque gouvernement provincial/territorial a donc choisi entre un modèle administré par le gouvernement (modèle public), un modèle administré par le secteur privé (modèle privé) et un modèle hybride, qui conjugue secteur public et secteur privé, pour gérer la vente et la distribution de cannabis. La liste ci-dessous présente le modèle choisi selon le gouvernement provincial ou territorial ainsi que le mode de distribution utilisé, c’est-à-dire en magasin ou en ligne.

Modèles de vente au détail de cannabis et modes de distribution dans les provinces et territoires

  • Terre-Neuve-et-Labrador : Modèle hybride : public (vente en ligne seulement) et privé (vente en magasin seulement)
  • Ile-du-Prince-Édouard : Modèle : public (vente en magasin et vente en ligne)
  • Nouvelle-Écosse : Modèle : public (vente en magasin et vente en ligne)
  • Nouveau-Brunswick : Modèle : public (vente en magasin et vente en ligne)
  • Québec : Modèle : public (vente en magasin et vente en ligne)
  • Ontario : Modèle hybride : public (vente en ligne seulement) et privé (vente en magasin seulement)
  • Manitoba : Modèle : privé (vente en magasin et vente en ligne)
  • Saskatchewan : Modèle : privé (vente en magasin et vente en ligne)
  • Alberta : Modèle hybride : public (vente en ligne seulement) et privé (vente en magasin seulement)
  • Colombie-Britannique : Modèle hybride : public (vente en ligne et en magasin) et privé (vente en magasin seulement)
  • Yukon : Modèle hybride : public (vente en ligne et en magasin) et privé (vente en magasin seulement)
  • Territoires du Nord-Ouest : Modèle : public (vente en magasin et vente en ligne)
  • Nunavut : Le Nunavut est le seul territoire qui ne compte aucun magasin physique de vente au détail.

Publiée par la Société de développement économique de la Colombie-Britannique, la série de dossiers « L’économie déchiffrée » vise à mettre en relation plusieurs données statistiques liées à l’économie de la Colombie-Britannique dans le but de mieux outiller sa clientèle afin qu’elle comprenne davantage les défis présents et à venir.

Notes :

  1. Pour les amateurs de petite histoire : l’Uruguay avait déjà légalisé le cannabis à des fins non médicales en 2013.
  2.  https://www2.deloitte.com/ca/fr/pages/consumer-business/articles/listening-to-canadas-cannabis-consumer.html
  3. https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/en/tv.action?pid=2010000801&pickMembers%5B0%5D=2.30&pickMembers%5B1%5D=3.1&cubeTimeFrame.startMonth=06&cubeTimeFrame.startYear=2021&cubeTimeFrame.endMonth=06&cubeTimeFrame.endYear=2022&referencePeriods=20210601%2C20220601
  4. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/11-621-m/11-621-m2019005-fra.htm
  5. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/11-627-m/11-627-m2021043-fra.htm
  6. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/13-610-x/cannabis-fra.htm

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2022-10-11T16:09:56-07:0011 octobre 2022|Catégories: Économie déchiffrée|Tags: |

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